Un été qui fera date

Recevoir à Arles au cours d’un même été, le Premier ministre chinois Li Keqiang, l’émir du Qatar Tamim ben Hamad Al Thani, ainsi que plusieurs ministres français dont le Premier d’entre eux Manuel Valls, prouve qu’un basculement s’est produit. Un changement d’ère qui indique que le pari arlésien est en passe d’être gagné. D’autant que ces visites officielles ou privées ont coïncidé avec la venue de dizaines de dirigeants d’institutions culturelles internationales mais aussi de chefs d’entreprises des secteurs de la communication et du numérique.

Les médias du monde entier ont envoyé des équipes de reportage à Arles, comme le New York Times , la NHK japonaise ou la BBC pour n’en citer que trois. En quelques semaines, Arles a fait l’objet de centaines d’heures de reportages télé, de milliers de pages de journaux et de magazines, d’articles sur des sites web ou de partages sur les réseaux sociaux. Arles et la Camargue figurent désormais sur une mappemonde qui ne compte pas beaucoup de villes européennes de 50 000 habitants.

Avec une fréquentation en hausse, les expositions, concerts, événements de l’été ont connu un véritable succès populaire, avec un public mêlé d’Arlésiens et de visiteurs, de Français et d’étrangers. Les rues, placettes, terrasses et chapelles arlésiennes résonnaient cet été de mots anglais, italiens, allemands, espagnols mais aussi chinois, russe ou portugais, etc. Dans son discours bilan de la saison touristique, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius a d’ailleurs salué Arles et la Fondation Van Gogh pour “une augmentation de 15% des entrées de touristes chinois” .

La réussite de l’été 2015 s’explique par l’intelligence, l’imagination et l’énergie des acteurs culturels arlésiens. Le nouveau directeur des Rencontres de la Photographie Sam Stourdzé a su poursuivre le travail remarquable de ses prédécesseurs, tout en imprimant sa marque au premier festival de photo au monde. La Fondation Van Gogh, déjà citée, dont la directrice Bice Curiger a conçu un voisinage fertile entre les dessins du génie hollandais et les œuvres contemporaines de Roni Horn et de Tabaimo. La Fondation Luma a proposé une programmation à la fois audacieuse et généreuse avec l’événement “Impondérable” de Tony Oursler et la bouleversante installation sonore de Janet Cardiff. Citons encore l’exposition “Une Collection” de chefs d’oeuvre, fruit d’un partenariat entre Actes Sud et la Maison Européenne de la Photographie et le succès de l’exposition “Oser la photographie” au Musée Réattu, la vitalité du festival des Suds qui fêtait ses vingt ans et l’énergie créative des Escales du Cargo qui drainent un public sans cesse renouvelé. Dans un autre domaine, l’environnement, les Marais du Vigueirat ont accueilli cet été plus des milliers de personnes venues découvrir la Camargue.

Dans l’écosystème culturel arlésien, les publics circulent, chaque événement bénéficie de la réussite des autres, s’en nourrit et à son tour, irrigue les autres. Le tout avec le soutien actif de la Ville d’Arles et des collectivités, pour un impact positif sur l’emploi et sur l’économie locale. C’est un été favorable pour le secteur de l’hôtellerie-restauration, mais pas seulement: le commerce en général et les services ont été impactés à la hausse.

Trois événements de l’été sont à rapprocher pour réaliser vraiment ce qui se passe à Arles en ce moment. Le premier est d’ailleurs davantage qu’un événement puisqu’il s’agit de la construction et de la rénovation en cours au Parc des Ateliers, où le chantier de la future tour conçue par l’architecte Frank Gehry a dépassé aux premiers jours de l’été le niveau de l’avenue Victor-Hugo et poursuit son ascension dans le ciel arlésien à une vitesse impressionnante. Il faut observer le travail des ouvriers du chantier, pour se rendre compte de la dimension de ce projet voulu, porté et imaginé par Maja Hoffmann, la présidente de la Fondation Luma. Le moment est proche où le grand public, à Arles et dans le monde entier, réalisera le rôle que ce centre consacré à la création est appelé à jouer dans l’avenir.

Le deuxième événement, c’est la découverte à Arles de fresques dignes de Pompéi dans les ruines de la villa d’un riche Romain, à quelques dizaines de mètres du Rhône où a été découvert le buste de Jules César exposé au musée départemental de l’Arles antique. Le troisième événement, c’est la publication à Arles du 4e tome de “Millenium”, la saga suédoise au succès phénoménal dont Actes Sud est l’éditeur historique pour la version française. 450 000 exemplaires ont été imprimés pour ce tome 4 d’une saga dont Actes Sud a déjà vendu 4,2 millions d’exemplaires.

La chance? Le hasard? Non, la culture au sens le plus large est inscrite dans la personnalité d’Arles. Arles ne serait pas devenue la capitale de la photographie sans Lucien Clergue, qui fonda les Rencontres d’Arles il y a plus de quarante ans. Lucien Clergue ne serait sans doute pas devenu photographe sans Pablo Picasso, rencontré aux arènes d’Arles avec Jean Cocteau. Picasso n’aurait peut-être pas été attiré par Arles sans la présence de Van Gogh. Christian Lacroix a découvert sa vocation d’artiste en admirant les œuvres de la donation Picasso au Musée Réattu, etc. Depuis plus d’un siècle et les premières mesures de protection du patrimoine, les maires d’Arles successifs quelles que soient leurs appartenances politiques, ont compris que la culture serait l’industrie arlésienne du futur.

Relier ces trois événements permet de tracer des perspectives. Arles est une ville fière de son Histoire mais ce passé lui donne confiance en l’avenir. Nous construisons une économie du 21e siècle où l’architecture contemporaine dialogue avec les sites romains et romans, où les entreprises de la connaissance et de l’innovation sont nos nouvelles industries. A cet égard, toujours cet été, le label French Tech obtenu par Arles aux côtés d’Avignon et de Nîmes et la tenue du sommet des Napoléons qui a réunit des entrepreneurs du monde de l’entreprise, de la création, du numérique, de la publicité et de la communication sont des éléments prometteurs, annonciateurs même.

L’objectif, notre objectif collectif, est d’inventer une ville du futur, riche de plus de deux millénaires d’histoire. Il ne s’agit pas ici d’attirer un tourisme de masse, ni de se transformer un parc d’attractions culturelles, encore moins de devenir une ville élitiste. Il s’agit bien de se servir du rayonnement international comme moteur pour favoriser le tissu économique, pour organiser les conditions favorables au développement des entreprises avec comme finalité la création d’emplois de tous niveaux.

Je suis persuadé que la réussite d’Arles tient à une alchimie très ancienne, un mélange de ruralité et de créativité, d’art de vivre et de traditions, de modestie et de force. C’est ce qu’exprimait le lion choisi comme emblème par les Consuls d’Arles qui ont inventé une véritable démocratie locale au XIIe siècle. C’est ce qui explique les succès de l’été 2015 à Arles, entre Jules César et Frank Gehry, et c’est un été qui ne se terminera pas en septembre.